Interview Imad Badreddine : Je n’écris donc pas pour retrouver un Liban figé dans la nostalgie

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Imad Badreddine est écrivain et essayiste d’origine libanaise exilé avec sa famille en Côte d’Ivoire depuis son enfance.

Dans ses écrits, il explore les thèmes de la double culture, du conte philosophique et de la quête de paix intérieure.

Après son premier ouvrage « Les Lumières de l’Orient« , il annonce déjà son prochain livre qui s’intitulera : « Entre Deux Terres ».

Imad Badreddine est écrivain et essayiste d'origine libanaise exilé avec sa famille en Côte d'Ivoire depuis son enfance.

Imad Badreddine est écrivain et essayiste d’origine libanaise exilé avec sa famille en Côte d’Ivoire depuis son enfance.

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1. M. Imad Badreddine, vous êtes né au Liban à la fin des années 1960. En 1975, votre famille s’installe en Côte d’Ivoire. Comment avez-vous vécu ce déracinement ? Est-ce pour retrouver votre terre natale ou fabriquer une troisième terre idéale que vous devenez écrivain ?

R. Je suis né au Liban à la fin des années soixante. J’étais encore un enfant lorsque la guerre civile a contraint ma famille à quitter cette terre pour la Côte d’Ivoire.
À cet âge, on ne comprend pas les bouleversements de l’Histoire ; on ressent simplement l’arrachement.
Avec le temps, j’ai compris que l’exil n’était pas seulement un déplacement géographique, mais une expérience intérieure qui vous accompagne toute votre vie.
Je ne crois pas à une terre idéale. L’idéal, par définition, n’existe pas.
En revanche, je crois qu’il est possible de réconcilier en soi ce que le destin a dispersé. L’écriture a été ce lieu de réconciliation.
Elle m’a permis de rassembler ce qui était épars, de faire dialoguer mes deux mémoires, mes deux cultures, mes deux horizons. Elle a transformé l’exil en une forme de résilience.
Je n’écris donc pas pour retrouver un Liban figé dans la nostalgie, ni pour inventer une troisième patrie imaginaire. J’écris pour habiter pleinement les deux terres qui vivent en moi.
La Côte d’Ivoire n’a jamais été une terre d’accueil provisoire ; elle est devenue ma seconde patrie, celle qui m’a vu grandir, construire ma vie, fonder une famille et devenir l’homme que je suis.
J’aime dire que, de la même manière qu’un cœur ne peut vivre qu’avec ses deux ventricules, mon existence bat grâce à deux patries. Le Liban est ma mémoire, la Côte d’Ivoire est mon présent.
L’un m’a donné mes racines, l’autre m’a offert des ailes. Je ne suis pas partagé entre deux amours : je suis porté par elles. Et c’est précisément de cette double appartenance que naît mon écriture.

2. Après des études en gestion informatique à Bordeaux, vous revenez travailler à Abidjan. Comment passe-t-on du rôle d’informaticien de gestion à celui d’auteur des Lumières de l’Orient ?

R. En réalité, ce ne sont pas mes études qui m’ont conduit à l’écriture, mais la vie.
Une succession d’épreuves, de remises en question et de rencontres intérieures m’a progressivement amené à prendre la plume.
L’écriture est devenue une nécessité, une manière de donner du sens à mon parcours, de transformer les blessures en réflexion et l’expérience en partage.
Les Lumières de l’Orient sont nées de ce cheminement intérieur.

3. Dans votre essai, vous mettez en scène des sages et des princesses à travers des récits allégoriques. Pourquoi choisir le prisme du conte philosophique à une époque saturée de cynisme ?

R. Parce que le conte philosophique parle au cœur autant qu’à l’intelligence.
Dans un monde de plus en plus dominé par le matérialisme, l’individualisme et l’immédiateté, il nous invite à ralentir, à réfléchir et à retrouver le sens de l’essentiel.
Les sages, les princesses et les symboles ne sont pas une fuite du réel ; ils sont une autre manière de révéler nos vérités les plus profondes.
Le conte permet de dire avec douceur ce que le discours direct peine parfois à faire entendre.

4. On vous qualifie souvent d’« homme de l’entre-deux ». Ressentez-vous votre double culture libano-africaine comme une richesse cumulative ou comme une blessure que seule l’écriture pèse ?

R. Je ne considère pas l’entre-deux comme une fracture, mais comme un espace de fécondité.
Une identité n’est pas une frontière, c’est un horizon en mouvement.
Ma double culture est une richesse cumulative : chacune éclaire l’autre et m’ouvre à une compréhension plus vaste de l’humain.
Le Liban m’a légué la mémoire, la Côte d’Ivoire m’a appris l’enracinement.
Loin de m’amputer, cette double appartenance m’a enseigné qu’on peut avoir plusieurs racines sans perdre son unité.
Au fond, ce n’est pas le lieu qui fonde l’identité, mais le sens que l’on donne à son chemin.

5. Les Lumières de l’Orient explore la transformation intérieure. En tant que cadre supérieur habitué au commerce à Abidjan, comment faites-vous concilier rentabilité et exigence d’absolu ?

R. Je pense qu’il n’y a pas de contradiction entre le manager et l’écrivain, car les deux cherchent finalement à comprendre l’être humain.
Le commerce m’a appris à observer les comportements, les attentes, les peurs et les aspirations des hommes et des femmes.
Derrière chaque client, chaque collaborateur, il y a une histoire, une émotion, une quête de reconnaissance.
La gestion m’a confronté à la réalité concrète des rapports humains, tandis que l’écriture m’a permis d’aller plus profondément dans la compréhension de l’âme humaine.
La rentabilité est une nécessité dans le monde économique, mais elle ne doit jamais faire oublier l’essentiel : la valeur de l’humain.
À travers Les Lumières de l’Orient, je cherche justement à explorer cette dimension intérieure, comprendre l’autre, développer la compassion et redonner une place à la sagesse dans un monde souvent dominé par la compétition et l’intérêt personnel.
Pour moi, diriger une équipe ou écrire un livre répond à une même exigence : mieux comprendre l’homme pour mieux servir l’homme.

6. Le titre de votre prochain ouvrage, Entre Deux Terres, résonne comme un aveu. S’agit-il de l’exploration ultime de votre double identité ?

R. Entre Deux Terres est effectivement un titre qui parle de mon parcours, mais il ne traduit pas une hésitation ou un déchirement.
Au contraire, il exprime une richesse, celle d’une identité qui s’est construite dans le dialogue entre deux cultures.
Être entre deux terres, c’est avoir la chance de porter plusieurs mémoires, plusieurs regards sur le monde.
Le Liban m’a donné mes racines, son histoire et sa profondeur spirituelle ; la Côte d’Ivoire m’a offert un terreau d’épanouissement, d’ouverture et d’espérance.
Cette double identité n’est pas une division, mais une multiplication.
Elle m’a appris que l’homme n’est pas seulement façonné par un lieu de naissance, mais par l’ensemble des expériences qui forgent son âme.
Entre Deux Terres sera donc le récit d’une rencontre, celle de deux horizons qui, au lieu de s’opposer, ont uni leurs lumières pour construire une même destinée.

7. Vous présentez la paix individuelle comme un remède ultime. Pensez-vous que la somme des spiritualités intimes puisse stopper les guerres collectives ?

R. Je ne me présente pas comme un sage ni comme quelqu’un qui détient une vérité absolue.
J’essaie simplement, avec humilité, d’apporter une pierre à l’édifice de l’unité et du vivre-ensemble.
La paix intérieure n’est pas une solution magique qui ferait disparaître les conflits du monde, mais je crois qu’elle est une condition essentielle pour transformer notre rapport à l’autre.
Les grandes fractures collectives naissent souvent de blessures individuelles, de peurs, d’intolérances et d’un manque de compréhension de l’humain.
À travers Les Lumières de l’Orient, je ne cherche pas à donner des leçons, mais à poser des questions : comment vivre ensemble malgré nos différences ?
Comment retrouver la compassion dans un monde marqué par l’égoïsme et la division ?
Je crois que chaque conscience éveillée, chaque geste de fraternité, chaque regard porté avec bienveillance sur l’autre constitue une petite lumière.
Et c’est peut-être de l’addition de ces lumières individuelles que peut naître une espérance collective.

8. L’exil impose souvent le silence. Vous avez choisi d’y répondre par des mots précis et une écriture presque architecturale. Comment s’est fait ce choix ?

R. L’exil est souvent perçu comme une perte, un arrachement, un silence imposé par les circonstances.
Pourtant, il peut aussi devenir un lieu de construction intérieure. Le déracinement ne détruit pas toujours ; parfois, il oblige l’être humain à chercher en lui-même les fondations d’une nouvelle demeure.
Choisir le mot juste, c’est une manière de reconstruire ce qui a été dispersé.
Les mots deviennent alors des pierres, les phrases des piliers, et l’écriture une architecture de l’âme.
Elle permet de donner une forme au chaos, de transformer la blessure en mémoire et la mémoire en sagesse.
L’exilé porte en lui plusieurs paysages, plusieurs temps, plusieurs appartenances.
Il n’est pas seulement celui qui a quitté une terre ; il est celui qui tente de bâtir un pont entre ce qu’il a perdu et ce qu’il a reçu.
L’écriture devient alors un acte de réconciliation : elle rassemble les fragments d’une existence pour en faire une œuvre habitée de sens.

9. Vos personnages féminins portent une charge spirituelle très forte. Quelle part de votre héritage familial se cache derrière ces figures de sagesse ?

R. Il y a certainement une part de mon histoire familiale dans ces figures féminines.
Les femmes de mon entourage, celles qui ont traversé les épreuves avec courage, patience et dignité, ont toujours représenté pour moi une forme de sagesse silencieuse.
Elles portent souvent une force intérieure qui ne cherche pas à dominer, mais à soutenir et à transmettre.
Mais cette inspiration vient aussi d’un héritage plus ancien, celui de nos ancêtres phéniciens, peuple de navigateurs, d’échanges et de rencontres entre les civilisations.
Dans cet héritage, la femme occupe une place symbolique importante, celle de la transmission, de la continuité et de la préservation de la mémoire.
À travers mes princesses, je ne cherche donc pas seulement à raconter des personnages imaginaires.
Elles incarnent une sagesse universelle, cette lumière intérieure qui traverse les générations et rappelle que la véritable force réside souvent dans la capacité à aimer, à résister et à transmettre.

10. Si vous pouviez parler au jeune Imad de 1975, au moment de quitter le Liban sous les bombes, quelle phrase lui diriez-vous pour le rassurer ?

R. Je lui dirais simplement : « N’aie pas peur, ce que tu vis aujourd’hui n’est pas la fin de ton histoire, c’est le début d’un chemin que tu ne comprends pas encore. »
Je lui dirais que les épreuves ne disparaissent pas toujours, mais qu’elles peuvent devenir une source de force et de sagesse.
Que l’exil qui semble être une déchirure deviendra un jour un pont entre deux mondes, entre deux cultures, entre deux héritages.
Je lui dirais aussi de garder son cœur ouvert, car un jour, les blessures de l’enfant deviendront les mots de l’écrivain, et les chemins de l’exilé deviendront une lumière pour ceux qui cherchent à donner un sens à leur propre parcours.